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Concept et cinéma

Pour la sortie du film fantastique uruguayen The Silent house, tourné, d’après son réalisateur, en temps réel (la rédaction reste dubitative sur ce point), retour sur quelques films ayant marqué ou non, l’histoire des salles obscures par leur inventivité.

Le plan séquence : fer de lance d’un cinéma audacieux

Ni coupes, ni montage. Tel est le pari que se sont lancé nombre de réalisateurs adeptes de la prouesse technique. Au-delà de l’aspect « sensationnel » lorsqu’il n’est qu’argument commercial, le plan séquence apporte cette impression de véracité, quasi-documentaire, puisque sans manipulation temporelle.

Ainsi, l’empathie se fait grandissante, le rythme plus fluide et le spectateur plonge tête baissée dans l’intrigue. Murnau pour L’Aurore en 1927, Cuarón dans Les Fils de l’homme, l’exercice est, lorsqu’exécuté par un artisan talentueux, un vrai plaisir de cinéphile.

Le plus célèbre d’entre eux reste aujourd’hui celui de La Corde d’Alfred Hitchcock. La mise en place de l’action, la place du spectateur désormais au cœur du récit, tout se veut millimétré chez le maître du suspense. Impossible à réaliser à l’époque du fait de la durée des bobines, sir Alfred camoufle par différents stratagèmes certains de ses plans de coupe.

L’autre exemple fameux est le Timecode de Mike Figgis. Le film, qu’on imagine d’une complexité incroyable à mettre en œuvre, nous propose, via l’entremêlement de destins convergents, un split-screen de quatre plans séquences simultanés ! Tourné par différentes équipes durant 1 heure 30, le film souffre parfois de quelques baisses de rythme et certaines « fenêtres » plus ou moins captivantes, mais l’expérience est unique et la virtuosité évidente.

On citera tout de même le plus long plan séquence de l’histoire du cinéma, à savoir L’Arche russe d‘Alexandre Sokurov. Souhaitant faire revivre l’histoire de sa patrie d’un seul souffle, le cinéaste réalisa donc un seul et même plan de 96 minutes. Un tournage surprenant puisqu’il nécessita des mois de répétition mais seulement quatre prises, et donc, une seule journée de tournage !

Gustavo Hernandez, réalisateur de The Silent house, confiait lors de la présentation de son film à Cannes, que ce qui importait n’était pas la façon de concevoir un film mais la manière dont le public le reçoit. On rassure donc le réalisateur sur la cohérence de son œuvre, du processus créatif à l’accueil du public. Le film est malhonnête (on vous dit, en gros, qu’on vous a pris pour un con au bout d’une heure de métrage), on reste persuadé qu’il a subi pas mal de raccords lors des nombreux noirs parsemant ce cauchemar, et pas mal de sifflets se firent entendre lors de sa présentation à Gérardmer ! Bref, une pure escroquerie.

Le huis-clos à son paroxysme ou quand l’oppression devient jouissive

Impossible ici de se montrer exhaustif quant aux longs-métrages utilisant l’unité de lieu comme colonne vertébrale du récit. Focus sur deux réussites artistiques parmi les plus illustres.

Dernière pépite en date : Buried de Rodrigo Cortés. Ce bijou de débrouillardise, réalisé avec un budget minimal et une intrigue sans fioriture est le film le plus époustouflant de 2010 pour l’auteur de ces lignes. Le pitch est simple : sous une tonne de terre irakienne, enfermé dans une sorte de cercueil, Paul a 90 minutes d’oxygène devant lui et un téléphone à moitié chargé. Face à un scénario aussi anxiogène, le réalisateur du court-métrage espagnol le plus primé de l’histoire bluffe les spectateurs par une mise en scène inventive et des rebondissements inattendus, puisqu’on passe ici 1h30 dans 3 m³ ! Intense, maitrisé, violent dans son propos et poignant, le film dépasse largement le simple exercice de style et emmène le traitement de la claustrophobie vers des cimes jamais atteintes.

Autre grande réussite formelle et artistique toutefois beaucoup moins angoissante que le précité : 12 Hommes en colère de Sidney Lumet sorti en 1957. Ici, douze jurés doivent, dans la salle exiguë d’un palais de justice, déterminer la culpabilité d’un adolescent issu de l’immigration et jugé pour le meurtre de son père. Lorsque l’un d’entre eux exprime ses doutes quant à la logique des faits exposés, c’est un haletant combat pour la justice qui s’engage. Pour son premier film de cinéma, tiré d’une pièce de théâtre elle-même adaptée pour la télévision, Lumet gère l’espace clos avec maestria puisque le film se déroule entièrement dans la salle de délibération. Supporté par une interprétation sans faille (Henry Fonda en tête), le gimmick de mise en scène se fait vite oublier et le film est depuis devenu un classique indétrônable.

Le film inversé ou l’art dévoilant l’envers du monde

Arrivé sur les écrans français le 11 octobre 2000, Memento de Christopher Nolan marque énormément les esprits. L’histoire très complexe est en effet un modèle d’écriture et d’originalité interdisant toute sortie inopinée de la salle.

Souffrant d’une forme rare d’amnésie, Leonard roule en jaguar mais vit dans des hôtels miteux. Sa maladie l’empêche en effet de vivre une existence normale. Motivé par une insatiable soif de vengeance, celui-ci se lance à la poursuite de l’homme qui viola et assassina sa femme. Mais dépourvu de mémoire immédiate, il connaît son passé sans pour autant maîtriser ce qu’il a accompli dans le quart d’heure précédent. Structurant son existence à l’aide de fiches, de photos ou de tatouages, il tente tant bien que mal de conserver la notion de temporalité et de se situer dans l’espace…

Labyrinthique, voilà ce qui caractérise le mieux l’objet filmique unique sorti de l’imagination du réalisateur de The Dark knight ou Inception. Nécessitant une concentration de tous les instants, le film peuplé de flashbacks, de projections ou de zones d’ombres, est un exercice formel et scénaristique assez déroutant. On transforme en effet toutes les certitudes du spectateur quant à la notion de causalité pour plutôt s’intéresser aux actes ayant subordonné les faits. Agaçant pour certains, preuve du génie aujourd’hui reconnu du réalisateur pour d’autres, le film est en tout cas indispensable dans tout parcours d’amoureux du cinéma.

Autre exemple de « film commençant par la fin », Irréversible de Gaspard Noé.

Énorme scandale lors de sa présentation au festival de Cannes en 2002, le film commence par une effroyable scène de lynchage dans une boite de nuit après un magnifique et aérien va et vient de la caméra. On comprend mieux le pourquoi de la scène grâce à la suite des évènements qui sont, en réalité, ce qui a déclenché ce déferlement de fureur…

Non seulement unique formellement, le film est porté par des comédiens absolument parfaits, de Vincent Cassel à sa compagne Monica Bellucci, celle-ci déclarant d’ailleurs à propos de la cultissime scène de viol : « C’est la première fois que quand je joue une scène, et plus exactement celle du viol, j’ai beau savoir que c’est pour du faux, à la troisième et quatrième prise, je ne pouvais plus rentrer dans le tunnel sans avoir la gerbe, sachant ce qui va m’arriver. Et aujourd’hui, quand je revois la scène à l’écran, je ne tiens pas. Je baisse les yeux. » Mais au-delà de l’aspect révoltant du propos, c’est l’originalité de son illustration qui fit débat. On n’est en effet pas certain que le film n’eut gagné en intensité en ayant été diffusé selon une temporalité dite normale, puisque la révolte et la fureur s’estompent au fil des minutes, le métrage remontant le cours des évènements jusqu’à de nombreuses heures précédant le dramatique climax.

Toutefois, l’auteur de Seul contre tous réalise un parcours vers une pureté originelle, une sorte de catharsis mise en abyme, chemin vers une virginité salvatrice autant qu’un film provocateur et éthiquement douteux. Chacun se fera donc sa propre opinion…

Quand la pornographie devient cinéma d’auteur : malhonnêteté intellectuelle ou caprice de création ?

Impossible en effet si l’on considère un cinéma unique, avant-gardiste ou original, de ne pas citer quelques exemples d’actes sexuels non simulés dans des métrages dits « tout public ».

Repoussant les limites du « montrable » depuis les années 60, il arrive que le cinéma dit « traditionnel » s’autorise quelques plans non simulés d’actes sexuels. Forcément un peu douteux dans la démarche puisque, même si on ne peut plus naturels et appréciables au quotidien, les gros plans anatomiques de coït ne sont en soi, pas ce que l’on peut éprouver comme de plus esthétique.

Esthétique de laquelle on peut toutefois s’affranchir si le film se veut cru, frontal ou dérangeant.

On peut ainsi citer avec la plus grande réserve, puisqu’il faut considérer la parole de ceux les ayants rapportés comme parole d’évangile : Turkish Délices de Paul Verhoeven, L’Empire des sens, Les Idiots de Lars Von Trier, The Brown Bunny ou même Fight Club et ses inserts subliminaux, synonymes d’une mise en abyme assez maligne.

De mise en abyme justement il en est question dans ce qu’on pourrait qualifier de films se racontant eux-mêmes.

Quand le cinéma lorgne vers le septième Art

Sans être pour autant un véritable genre à part entière, et plus forcément originaux, les innombrables « documenteurs » ou films à effets miroirs, s’illustrent parfois en haussant leur niveau d’exigence.

En effet pour un Cinéman, on compte un Punishment Park. Pour un Sex is comedy, un Lost in la mancha. De Scream 2 et 3 à une purge comme Cut, le cinéma n’a cessé de se regarder le nombril. Mais que ce soit pour effrayer, faire rire comme pour La Cité de la peur, divertir grâce à Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, ou se faire introspectif avec Huit et demi de Fellini, force est de constater que le réalisateur, au-delà d’une indispensable soif de reconnaissance, tente d’exorciser ses démons et d’expliciter ses obsessions par le médium qui justement le définit.

Un cinéma concept donc puisqu’il parle de cinéma lui-même, effaçant au fur et à mesure la fragile frontière entre médium et histoire, entre réel et virtuel, entre un monde raconté et son intrusion dans nos vies.

Quand le cinéma s’ennuie et qu’il s’invente un challenge !

Il aurait sans doute été plus aisé d’utiliser le terme de concept pour invoquer les éternelles œuvres plus ou moins incompréhensibles de Jodorowsky ou David Lynch (au demeurant fort passionnantes), ou les films invoquant une certaine réalité alternative, un monde virtuel se substituant au notre à la manière de Brazil ou de Tron. Mais le propos n’est pas de définir ce que le cinéma invoque comme concept mais plutôt de valoriser ce qu’il propose lorsqu’il en devient un lui-même.

Ainsi, en plus de polluer nos écrans d’ordinateur, sachez que la plupart des « célébrités » du web envahiront bientôt ceux de vos multiplexes. En effet, The Chronicles of Rick Roll, produit par Andrew Fischer, possède donc l’étonnant concept de rassembler les moins chères des stars virales du web, les acteurs hollywoodiens étant eux bien trop couteux… Vous y retrouverez donc Gary Brolsma, et son célèbre et novateur « numa, numa»… Un pur bonheur de cinéphile donc.

De Mondo Cane à Salo, le cinéma tente sans cesse de repousser les limites du dicible. C’est aujourd’hui par sa technique qu’il propose une nouvelle alternative, un genre de « néo-nouvelle vague » porté sur l’ingéniosité.

Récemment, le grand Ridley Scott, réalisateur d’Alien, Gladiator ou Blade runner, vient d’annoncer la mise en place d’un projet du nom de Life in a day. A l’instar de la série 24, ce documentaire propose de passer 24 heures dans la vie d’un terrien anonyme. Destiné, selon les déclarations du réalisateur Kevin Macdonald, à être une « capsule temporelle destinée aux générations futures », le film est tourné en une journée unique puis trié et monté par le célèbre metteur en scène. Le résultat nous a toutefois laissé dubitatif (lire notre compte-rendu de Berlin).

Dans un autre genre, mais tout aussi soucieux de coller aux us et coutumes des jeunes générations, le talentueux réalisateur d’Old boy, Park Chan-Wook, revient lui sur le devant de la scène avec un court-métrage, Night Fishing, filmé avec un… iPhone !

Tourné en dix jours seulement, et bien qu’accompagné de matériel professionnel, notamment pour le son et le montage, pour un budget avoisinant les 100 000 euros, le film sera distribué par l’opérateur KT Corp en Corée du Sud.

Pour une durée d’environ 30 minutes, le cinéaste narre l’histoire d’un pécheur découvrant en pleine nuit le corps d’une jeune femme agonisant près d’une rivière.

Entre expérimentation « arty » et récit horrifique, le film connut une sortie dans neuf salles en janvier 2011. Il reçut même l’ours d’argent du court métrage lors du festival de Berlin. Pas forcément une surprise tant on reste persuadé que même armé d’un simple téléphone, le cinéaste peut réaliser des prouesses. On peut également citer, non seulement le film de Gustavo Hernandez, prétexte à ce dossier, filmé avec l’appareil photo Canon EOS 5D Mark II, mais aussi le surprenant Rubber de Quentin Dupieux.

On notera également, entre autres curiosités, les « Machinimas ». Réalisé dans un environnement virtuel tridimensionnel, la « Machinima » est générée en temps réel.

Ayant vu le jour pour la plupart dans les jeux vidéo, celles-ci détournent les moteurs de jeux pour une parodie ou un spin-off. Rien à voir donc avec les chefs d’œuvre de Pixar puisque limitées par le moteur graphique lui-même. L’avantage indéniable de cette technique restant bien entendu le coût moindre puisque ne nécessitant que de l’huile de coude en lieu et place d’une armée d’infographistes.

Enfin, le casting constitue un concept en celà qu’il peut modifier radicalement le principe à la base d’une oeuvre, voire lui conférer un sens parfaitement contraire de celui que l’on attend à priori. C’est le cas de Bugsy Malone, d’Alan Parker, qui serait un film noir lambda s’il n’était interprété par des enfants, regénérant et questionnant une certaine mythologie américaine.

Remplacer une distribution humaine par des animaux est également en soit un concept, certes plus pertinent dans Sauvage et Beau, ou Le Monde du silence, que L’Incroyable Voyage, qui pose sans cesse la question de ce que nous regardons. L’homme peut-il parler d’autre chose que de lui-même sans avoir recours à l’anthropomorphisme ? Si l’on en croit l’étonnant Bonobos, dont la sortie approche à grand pas, la réponse serait plutôt non. Alain Tixier a beau avoir passé des mois auprès de l’animal qui nous ressemble le plus (dans des proportions réellement troublantes), il peine à provoquer l’empathie sans les procédés cinématographiques à priori réservé aux humains (voix offs, flash-back, etc…)

Qu’il soit radical ou parodique comme a pu être considéré le Dogme de Lars von Trier, l’avant-garde cinématographique, en tant que bouleversement des acquis ou redéfinition des limites du médium, reste une illustration de la créativité indispensable et glissant entre les doigts de toute institutionnalisation. Un coup de pied dans la fourmilière, utile pour réveiller les certitudes et réévaluer les limites de l’imagination.

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Un commentaire sur “Concept et cinéma

  1. Slent House : un gros fake , car un canon 5D ne peut pas filmer plus de 30 minutes … il y a eu 2 coupures bien distinct dans le film , a chaque fois l’image est totalement noir …

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