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La Proie : focus sur le polar français

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le nouveau film d’Éric Valette (Maléfique, Une affaire d’Etat) vient de sortir sur nos écrans le 13 avril. Pour fêter dignement cette haletante course poursuite menée tambour battant par un Albert Dupontel déchainé, Écran Large vous propose un retour non exhaustif sur l’histoire du thriller dans nos vertes contrées,  de ses origines aux futures promesses !

Définition et implication contemporaine

À la fois dramatique et poétique, haletant ou social, le polar dans l’hexagone se veut riche et lourd de sens. Inspiré des romans feuilletons de la fin du 19ème, Louis Feuillade ou Victorien Jasset sont les avant-gardistes du genre. Mélange de gouaille immédiatement identifiable (on songe bien sûr à Michel Audiard) autant que clin d’œil, à ses débuts, à une tonalité que n’aurait pas renié Jacques Prévert, le genre est une subtile alliance de nombre d’inspirations, parsemées avec plus ou moins de parcimonie.

De plus, les interprétations remarquables de mafieux notoires ou de fines gâchettes (Borsalino, Le Samouraï…) étant bien plus souvent légions que l’illustration magnifiée des forces de l’ordre, on est en droit de s’interroger sur le penchant voyeuriste de notre belle nation sur la thématique des crimes et délits. Plus friand des histoires de voyous, comme le récent biopic Mesrine, que des faits d’armes de nos fiers serviteurs en uniformes, le spectateur utilise comme catharsis ces histoires rocambolesques de voyous magnifiés et vit, sans doute, un véritable exutoire à travers la figure romanesque du bandit. Il suffit pour cela de voir le nombre d’émissions TV consacrées à la chose : Faites entrer l’accusé, Enquêtes criminelles etc.

Enfin, du fameux couple improbable (Belmondo-Delon par exemple), en passant par des auteurs savoureux comme Melville ou Clouzot, le genre n’a de cesse que de dévoiler, pas à pas, chaque facette de son énigmatique puzzle. Amateur d’intrigues à tiroirs alambiquées et de figures criminelles inoubliables, le polar à la française : c’est  parti !

La naissance d’un vrai cinéma de genre

«Le film policier est raconté du point de vue de la police, le thriller de celui de la victime, le film noir de celui du malfrat». Cette phrase citée dans l’Express est l’œuvre de François Guérif, directeur de collection chez Rivages. À elle seule, elle permet de mieux comprendre les us et coutumes d’un tel cinéma et de mieux en appréhender les implications. Le film noir (expression inventée par un critique de cinéma au sortir de la seconde guerre mondiale) doit son nom à la fameuse collection « série noire ». Véritable jeu de miroir avec le cinéma d’outre atlantique, entre emprunts subtils et pompage grossier, d’une relecture du Faucon maltais au visionnage de Pépé le Moko de Julien Duvivier avec Gabin, le genre ressemble donc plus à un plagiat déguisé, à ses débuts en tout cas, qu’à une véritable création artistique. Un peu comme si les aventures fantasmées d’Humphrey Bogart étaient revisitées à la sauce Parisienne. Sachez par exemple qu’entre ses premières œuvres à la fin des années 50 et le milieu des années 80, c’est plus de mille films du genre qui virent le jour sur les écrans français. Il semblait donc indispensable à la rédaction d’effectuer un coup de projecteur utile à la mémoire collective.

L’aventure commence dans les années 50. Alors que la Warner inonde les écrans français de récits criminels, le « milieu », forcément actif même durant la seconde guerre mondiale, inspire les cinéastes français dont la volonté d’exalter le sentiment national au détriment de l’héroïsme américain se veut de plus en plus pressant. Les Français s’en veulent de n’avoir pu : ni gagner la guerre seuls, ni empêcher les camps.  Il est donc temps pour eux de redorer leur blason après une douloureuse introspection sur la collaboration de certains hommes politiques… Les choses sérieuses commencent avec  Quai des Orfèvres d’Henri-Georges Clouzot en 1947. L’inspecteur Antoine, interprété par un Louis Jouvet impeccable en fin limier dénicheur d’indices est un modèle d’écriture. L’oscillation maitrisée entre l’esquisse du milieu du music-hall d’alors, et l’aspect huis-clos du métrage, achève  de remporter l’adhésion d’un spectateur conquis. Ces esquisses de personnages possédant leur part d’ombre et cette magnifique photo en noir et blanc n’auront d’ailleurs, pour certains  métrages,  rien à envier au film américain précité.

En 1953, les spectateurs découvrent les films de Lemmy Caution, ce personnage caricatural de détective amateur de femmes. Immortalisé par Eddie Constantine, celui-ci  apporte une touche passagère d’humour avec les films La Môme vert-de gris, Cet Homme est dangereux de jean Sacha ou Le Truand de Carlo Rim en 1956. Toujours célèbre aujourd’hui, le commissaire Maigret, d’abord immortalisé par Jean Gabin dans Maigret et l’affaire Saint Fiacre puis, durant de nombreuses années par le talentueux Bruno Cremer, fait que  ces études de mœurs sous couvert d’enquêtes policières passionnent les français.

Mais au-delà de ces sempiternelles enquêtes menées par des inspecteurs récurrents pour les familles de l’époque (Qui a dit : Les Experts, NCIS, Bones ?), certains longs métrages demeurent aujourd’hui des modèles de maestria esthétique et de caractérisation de protagonistes. Du Rififi chez les hommes en 1955 de Jules Dassin en est un fier exemple.  Fuyant le maccarthysme, le cinéaste américain nous offre alors l’un des tous meilleurs films du genre, une séquence de casse absolument anthologique, et une véritable descente aux enfers dans sa propre psyché, lui qui a été dénoncé par son douteux ami et cinéaste : Elia Kazan. Razzia sur la chnouf en 1955 d’Henri Decoin est également un immense succès alors qu’il fait suite à un autre mètre étalon : le Touchez pas au Grisbi de Jacques Becker.

Ici, ces truands « à l’anciennes» ne font pas les gros titres et œuvrent en « sous-marin ».  Gabin campe avec assurance et malice un rôle trouble et assoie son statut de légende du cinéma.  Son tandem de choc avec Lino Ventura, lui aussi dans Touchez pas au grisbi, est un modèle d’association (qu’on tentera de réitérer plus tard avec Belmondo et Delon),  et cette ambiance d’un Paris burlesque et Jazzy, associée à la naissance du gimmick français de la réplique culte qu’emmènera vers les cimes Michel Audiard, sont inoubliables.

La transition est en cours, le patriarche désirant raccrocher les gants après un dernier coup (Gabin) va mettre le pied à l’étrier à la jeune génération (Delon, Belmondo, Melville) et, à l’instar des cinéastes de la Nouvelle Vague, vont gentiment pousser vers la sortie cette autre vision du gangster parisien et du code d’honneur. Le plus illustre exemple de ce passage de témoin restera Mélodie en sous-sol d’Henri Verneuil en 1963.

Les années 60 : femme fatale et famille décomposée

Jusque-là relativement ignorée dans ce type de métrage, la place de la femme se fait de plus en plus grande dans cet âge d’or du film de malfrats. Parfois plante verte, elle est beaucoup  plus souvent tentatrice et élément déclencheur du récit. Fatale et sure de sa séduction, elle est Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’échafaud de Louis malle, Marie Trintignant dans Série Noire par exemple.

Soit complice, soit cause de la chute du héros, la femme dans le polar perturbe désormais le cours normal des évènements et mène à tous les débordements, du meurtre au suicide. Parodiée dans l’indicible et cultissime Les Tontons flingueurs de Lautner et son langage fleuri faisant mouche à chaque réplique, la « famille » se veut de plus en plus impitoyable et les guerres intestines se font leitmotivs.

Avec À bout de souffle en 1959 et Pierrot le fou l’année suivante, Godard revisite le genre, bouscule  l’ordre établi, et érige en héros des gangsters tragiques, porté au rang de victimes d’une société forcément injuste et incapable. En 1960 : Classe tous risques ou Le Trou de Jacques Becker, enfoncent le clou. Dernier sursaut d’un cinéma qui n’est pas encre devenu brûlot, Le Cave se rebiffe de Gilles Grangier et Mélodie en sous-sol enterrent définitivement les brigands dits « de la vieille école ».

L’un des fleurons de ce renouveau de la figure du hors-la-loi reste Le Samourai de Jean Pierre Melville.  Reconnu par des cinéastes comme Tarantino ou John Woo comme précurseur et ayant influencé leur propre travail : le film ne décrit plus une société réaliste mais n’est que la représentation de la volonté du réalisateur.  Le cinéaste avait d’ailleurs déjà entamé sa prise de pouvoir avec Le Deuxième souffle en 1966. Il crée un univers sombre et tout sauf naïf, et laisse présager de la noirceur des œuvres qui suivront durant les années 70. Par le biais d’un cinéma fait de trahisons et de désillusions, mais aussi d’une maitrise formelle assez estomaquante, le film porté par un Ventura au sommet de son art est impressionnant et proche de la perfection.  Melville achèvera d’ailleurs tout son petit monde avec Le Cercle rouge en 1969. En trois films, le cinéaste bâtit une œuvre unique, contourne les conventions et entraine ses acteurs dans les abimes d’une psyché fataliste et pessimiste.  Dans ce dernier, Melville expose un casting éblouissant (Bourvil, Delon, Montand…), un casse de banque muet inattendu et formellement inattaquable, et intensifie son statut de grand réalisateur.

Delon -Belmondo : les  héritiers-précurseurs

De Plein Soleil de René Clément aux films précités, on s’aperçoit que malgré une personnalité décriée,  Alain Delon reste l’emblème de ce personnage de tueur complexe et tourmenté. Il sera adjoint dans cette personnification par un autre grand nom du cinéma : Jean Paul Belmondo. Déjà présent dans certaines œuvres comme Classe tous risques de Claude Sautet ou Le Doulos de Melville, il signe avec Alain Delon le célèbre Borsalino. Suivra Borsalino & Co., les films sortant  respectivement en 1970 et 1974. Plongée dans les films de gangsters des années 20, ils sont aussi respectueux qu’efficace. L’époque des Blier, Blanche et autres grandes gueules est révolue. Place à la nouvelle vague de cinéaste autant qu’au  raz-de-marée Delon-Belmondo. Vestige inattendue d’un retour aux sources quelque peu rétrograde, Le Clan des Siciliens, toujours avec Delon et Gabin, marque le pas à une époque de grondement sociétal.

À l’heure de la révolution idéologique autant que sexuelle, la contestation se fait grandissante et le cinéma de « papa »  s’en ressent. Celui-ci devient bien plus âpre et frontal que ses prédécesseurs. Pourtant, à l’instar de certains métrages tentant de retenir du bout des doigts une certaine idée du film noir, Borsalino et Borsalino & co. effectuent une sorte de « revival » du romanesque.

Inscrits dans le milieu des années 30, les images d’Epinal que sont Belmondo et son cabotinage incessant ou Delon promenant désormais sa gueule d’ange sur tous les films majeurs,  commencent à lasser.

On peut toutefois saluer le changement de cap d’Alain Delon en 1975 avec Flic story de Jacques Deray. Successivement dirigé par les plus grands, et tour à tour gentleman cambrioleur ou tueur froid et implacable, le comédien vise juste lorsqu’il choisit d’incarner l’inspecteur Borniche, légende vivante de la répression du banditisme (plus de 500 arrestations), puis écrivain dont les œuvres policières seront portées à l’écran.

Le tour d’honneur de Belmondo se fera par le biais de Peur sur la ville d’Henri Verneuil. Incarnation du flic doux et dur autant que dingue (un Mel Gibson avant l’heure donc), le film cite et copie tous ses grands prédécesseurs comme French connexion ou Bullit. Malgré tout,  les spectateurs se rendent encore dans les salles obscures pour, une fois n’est pas coutume, clamer haut et fort que la France aussi à son héros : charismatique, grande gueule et séducteur. Notre « Bebel » devient ainsi fierté nationale. Puisque Belmondo se prend pour Eastwood et annonce les rôles caricaturaux comme ceux de Bruce Willis par exemple, Verneuil lui,  décide fort logiquement de singer un autre illustre modèle : William Friedkin. Spectaculaire il est vrai, le film cite pourtant tous les poncifs du genre.

Jean Paul Belmondo fera vibrer une dernière fois les aficionados du genre grâce au film Le Professionnel sorti en 1981. Doté d’un casting 4 étoiles : Lautner réalise, Audiard signe les dialogues et Morricone la musique, le film joue effectivement dans la cour des grands. Modèle de tension et de duel « à l’ancienne » entre Belmondo et Robert Hossein,  ces deux tronches du cinéma hexagonal se livrent  à un combat sans merci à l’issue forcément tragique et inoubliable.

Un cinéaste en particulier décide toutefois, quelques années auparavant, de taper du poing sur la table et d’aiguiller le genre vers une autre destinée : Yves Boisset.

Boisset : un tremplin vers les abymes

Radical dans le ton, Yves Boisset l’est assurément ! Balayant les rôles des deux légendes précités, en parallèle avec Alain Corneau offrant sans doute à Patrick Dewaere l’un de ses rôles les plus mémorables avec Série noire, le réalisateur dénonce sans détours un système politique ou carcéral corrompu.  Avec Le juge Fayard, dit Le Sheriff en 1976, toujours avec un Patrick Dewaere convaincant, le réalisateur affronte les problèmes sans détours et annihile chaque aspect romantique des histoires policières. Pour lui, la société, la misère, et par voie de causalité, le pouvoir en place provoquent donc eux-mêmes ce qu’ils affrontent : ce rejeton maudit qu’est la pègre. La violence n’en devient alors que le cri de douleur hurlant cet abandon.

On pourrait soutenir le propos du réalisateur avec les films Cran d’arrêt sorti en 1970 et Deux hommes dans la ville de José Giovanni sorti en 1973. Vibrant pamphlet anti peine de mort, le film attise un discours tendu et dont  la portée grandit jour après jour.

Le cinéaste renforce ensuite ses certitudes avec La Femme flic en 1979. Il s’interroge alors sur la naissance des thèses sociales et sur la légitimité des revendications.

Enfin, on pourrait lui adjoindre dans son propos le film Peur sur la ville de 1975 d’Henry Verneuil : paranoïaque, ultra coercitif et sécuritaire. Adepte du film de flic, Verneuil penche dangereusement et de plus en plus vers la droite politique…

Alain  Corneau : la résurrection par un  amoureux du genre.

Grand amateur du cinéma rugueux d’outre-Atlantique, Alain Corneau choisit le flingue de Clint comme porte-étendard de son cinéma. Les longs discours ne sont donc pas pour lui, ce que désire ce fétichiste, c’est faire parler la poudre ! Celui qui résonnera fortement chez Olivier Marchal de par cette mince frontière entre légalité et justice, appliquée ou non,  par des gardiens de l’ordre plus ou moins paumés, signe avec le film Police Python 357, en 1976, un suspens soutenu doté d’ une direction d’acteur remarquable. Ainsi, lors d’un final n’ayant rien à envier au meilleur du cinéma américain, le réalisateur, sans toutefois convaincre quant au propos, épate par son talent de mise en scène.

L’année suivante avec  Série noire et un très beau rôle pour le comédien Patrick Dewaere, Corneau clame une nouvelle fois son amour pour le genre et signe un film la fois moderne et respectueux des usages. Force est de constater qu’un ton nouveau est donné et que les « vigilante-movies »de Charles Bronson et consort trouvent une résonance appuyée dans le cinéma hexagonal.

À ce propos, il  y a moins d’un mois, lorsqu’on demandait à Eric Lartigau, réalisateur de L’Homme qui voulait vivre sa vie présent au festival New yorkais : Rendez-vous with French Cinéma, s’il pensait qu’il existait un polar à la française comme dans les années 70 avec les films d’Alain Corneau, le réalisateur confiait : « Le polar français aujourd’hui est peut-être davantage lié à l’action que le polar psychologique d’antan. Je ne lis que très peu de polars même si j’adore Agatha Christie. Il y a eu de belles choses comme  le film 36, quai des Orfèvres d’Olivier Marchal. J’aime bien cet univers peuplé de gens pas forcement propres. J’aime voir au plus près leurs défauts, leurs contradictions personnelles. Ce qui me plait, c’est l’être humain. Ses trajets de vie pas forcément louables. Je veux savoir ce qui se trame dans la tête des gens traqués. Comme Paul qui, même après avoir gagné sa liberté, va devoir subir au quotidien le poids des conséquences de son crime».

80/90 : le cul entre deux chaises

«Je pense vraiment que je vais faire du polar toute ma vie. C’est un genre que je trouve passionnant ». Tels sont les mots du réalisateur du Convoyeur : Nicolas Boukhrief. Un genre passionnant il est vrai mais assez complexe à renouveler. Les années 80 et leur débilitation assumée  semblent en effet contrarier le propos de réalisateurs se devant de réinventer leurs héros.

Ainsi, La Balance de Bob Swaim (César du meilleur film en 1983) réussit l’exploit de devenir un succès et d’achever la métamorphose du thriller à la française. Plus dure encore et éprouvante qu’à l’accoutumée, cette vision totalement désenchantée du boulot de flic, sublimé par l’interprétation  de Philippe Léotard, récompensé aux César, est aujourd’hui encore un modèle d’œuvre frontale. Une œuvre imparfaite mais dont l’existence palpable et douloureuse revient en mémoire par intermittence.

Ce looser subissant les évènements plus qu’il ne les provoque sera aussi incarné à la perfection par l’humoriste Coluche dans Tchao pantin (le rôle est même devenu une expression). Pessimiste, le film l’est assurément. Ici, Lambert est un minable et sa destinée pas forcement tragique. Simplement d’une banalité et d’une inutilité affligeante. Ce sera le chant du cygne du cinéma « hard-boiled » à la française qui connut alors un immense passage à vide. Ces héros anonymes, cette violence aveugle et tapie sous les décombres semble sonner le glas d’un genre dont le pessimisme est bien trop éprouvant, comme par exemple dans Tir groupé ou Légitime défense en 1983. Cette période où la peine de mort vient d’être abolie ne veut plus débattre de l’auto-défense.

Jacques Deray tentera de donner un second souffle au genre avec Le Marginal en 1983 ou Le Solitaire en 1986. Mais ni lui, ni Gilles Béhat avec Urgence en 1984, ou Maurice Pialat en 1985 avec Police, ne parviendront à faire renaitre de ses cendres un genre trop usité.

Le seul film à même de réaliser cette prouesse, bien que lorgnant plus du côté du film d’action que du thriller, semble être Les Spécialistes de Patrice Leconte. Porté par un casting parfait (Bernard Giraudeau et Gérard Lanvin portent le film à bouts de bras), le film, énorme succès à sa sortie en 1985 laisse pantois devant ses innombrables qualités. La structure de l’intrigue comme les dialogues sont quasi-parfaits, la mise en scène sobre va droit à l’essentiel et Christiane Jean est belle à se damner. Bref, un ultime sursaut pour un genre qui s’est essoufflé. Voile.

Des années 90 à 2000 : nouveaux auteurs, nouveaux propos

Totalement bancal comme dans Subway de Luc Besson,  ou parodique comme dans Les Ripoux ou Pinot simple flic, entouré par le diptyque Le Grand pardon en 1982 et 1992, le polar connaît une crise existentielle et enterre ses acteurs fétiches : Dewaere ou Coluche. Le public d’alors préfère regarder Navarro, ce bon gros flic donneur de leçons, devant leur petit écran et ne va plus au cinéma. En 1997, deux films tentent pourtant de rivaliser avec la petite lucarne : Le cousin d’Alain Corneau avec Alain Chabat et Patrick Timsit (faisant leur Tchao Pantin…) et J’irai au paradis car l’enfer est ici de Xavier Durringer. Ceux-ci ne parviendront malheureusement pas à réitérer l’exploit de L.627 de Bertrand Tavernier, seul film devenant un succès à la fois public et critique. Tourné façon documentaire, le film est un très beau témoignage des ravages sur le quotidien des policiers de la lutte anti-drogue.

Toutefois, le tableau n’est à ce jour plus du tout aussi sombre. Jacques Audiard, fils de l’un des plus grands dialoguistes du genre, redonne souffle et renouveau au thriller français avec Regarde les hommes tomber en 1994, Sur mes lèvres en 2001 et  De battre mon cœur s’est arrêté en 2005. Dans ce dernier exemple, Audiard revisite Fingers, polar américain de 1978 avec Harvey Keitel. Le cinéaste boucle ainsi le jeu de ping-pong commencé près de 50 ans auparavant entre France et Amérique. Duris rend hommage au jeu de Dewaere et le final établit un parallèle assez salvateur avec l’optimisme des débuts du genre.

Le polar dans un nouveau millénaire

L’autre fameux exemple de ce retour en grâce est l’œuvre de Frédéric Schoendoerffer avec Scènes de crimes en 1999. Prise de position osée, le cinéaste immerge littéralement le spectateur et le convie à mener cette enquête comme s’il  était lui-même un inspecteur de police. Dussolier et Charles Berling sont au diapason, la mise en scène va  jusqu’au bout de son parti pris, et le film, encore aujourd’hui, est un des plus beaux exemples de narration maitrisée. Guillaume Nicloux emboite ensuite le pas avec Une affaire privée en 2002, puis Cette femme-là en 2003. La même année, Cédric Klapisch tentera lui un grand écart plutôt réussi  (eu égard à ses thématiques habituelles) avec Ni pour ni contre (Bien au contraire). Mais le vrai spécialiste en la matière, Olivier Marchal, apparaît aujourd’hui comme le patron du genre.

Ancien flic, le réalisateur rend avec ses trois premiers longs métrages (Gangsters, 36, quai des Orfèvres et Mr 73) ses lettres de noblesses au thriller sombre.  En 2004, Jérôme Salle tente également l’aventure avec Anthony Zimmer. Citant allégrement le maitre Hitchcock à de nombreuses reprises, le film ne parvient pas au niveau de son illustre ainé, mais par ce jeu de manipulations, aidé il est vrai par une Sophie Marceau troublante dans ce rôle de femme fatale, Anthony Zimmer reste un honnête divertissement. Enfin, impossible de passer à côté de Ne le dis à personne de Guillaume Canet et du travail de Nicolas Boukhrief, auteur du Convoyeur, de Cortex et plus récemment de Gardiens de l’ordre.  Seuls contre tous, ses personnages ordinaires sont toujours  confrontés à des situations extraordinairement dangereuses. Une véracité qui fait froid dans le dos mais provoque forcément une empathie quasi immédiate. À propos de ceux-ci dans Gardiens de l’ordre, le réalisateur confie : « Je n’ai jamais autant aimé des personnages que ceux-ci, au point de vouloir en faire une suite… si, bien sûr, le film plaît ! ». Un genre contraignant donc mais passionnant.

Dernier parallèle avec le film La Proie, raison d’être de ce dossier : le récent À bout portant de Fred Cavayé, avec Roschdy Zem et le très en vogue Gilles Lellouche. Alors que dans le film d’Eric Valette, un braqueur s’évade de prison pour traquer un ancien codétenu, prétexte à une course poursuite d’une heure et demi, entre jeu du chat et de la souris et inversion des rôles « proie-prédateur », le film de Cavayé ne semble pas non plus s’embarrasser d’une écriture approfondie (lire à ce sujet  l’avis de la rédaction), et préfère concentrer son énergie sur l’action et le suspens.

Fier de proposer un cinéma populaire et spectaculaire, le réalisateur de Pour elle conforte ses obsessions (un homme ordinaire désespéré transcende sa condition pour sauver sa bien-aimée) et emporte l’adhésion d’un public  forcément empathique. Très rythmé sans pour autant tomber dans les travers de la crispante mode de la caméra épileptique, utilisant à merveille l’architecture Parisienne pour augmenter le tempo, le film, bien qu’imparfait, notamment dans l’écriture des personnages, est un vrai bon divertissement, haletant mais jamais bas du front.

Vous pouvez enfin poser les yeux sur le documentaire Silence, on flingue de Vincent Lebrun,  étude de la représentation du flic et du voyou dans le polar, et évocation de sa résurrection au travers de la nouvelle génération de cinéastes.

À  l’heure où le cinéma de genre français retrouve vigueur et rayonnement (on pense au récent remake de Pour elle ou aux réalisateurs expatriés), on est en droit d’attendre l’avenir avec un minimum de sérénité grâce à cette nouvelle génération. Une nouvelle génération mue notamment par les écrits de l’auteur à succès Franck Tilliez : La Chambre des morts pour ne citer que lui. Un auteur talentueux à qui l’on donne volontiers le dernier mot sur un sujet complexe car forcément  proche d’un quotidien parfois douloureux : «  L’écriture de Polars est pour moi un moyen de véhiculer une émotion brute, une éruption violente de sensations, de peurs d’enfants. » Une confession pleine de bon sens et dont l’écho risque de se propager durant quelques décennies encore…

Bonus dossier pour vos soirées blind-test : Quelques répliques cultes !

«Je veux pas crever d’un rhume d’un autre» (Les Spécialistes)

« Ben, mets-toi à ma place. Inès le matin, Inès le midi, Inès le soir ! T’es pas une femme t’es un régime ! » (Pépé le Moko)

« Dans les situations critiques, quand on parle avec un calibre bien en pogne, personne ne conteste plus. Y’a des statistiques là-dessus. » (Mélodie en sous-sol)

« Moi les dingues j’les soigne, j’m’en vais lui faire une ordonnance, et une sévère, j’vais lui montrer qui c’est Raoul. Aux quatre coins d’Paris qu’on va l’retrouver éparpillé par petits bouts façon puzzle… Moi quand on m’en fait trop j’correctionne plus, j’dynamite… j’disperse… et j’ventile… » (Les Tontons flingueurs)

« – T’aurais vu comment ma mère elle se débrouillait !
– Mais je suis pas ta mère moi !
– Et tu t’en vantes ! » (Série noire)

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