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Focus sur le polar coréen

 

Le polar coréen : sous-genre reflet d’une nation torturée

A l’occasion de la sortie sur les écrans, le 6 juillet, du sublime et éprouvant : J’ai rencontré le diable de Kim Jee-woon, retour sur une production en plein essor et souvent caricaturée.

Au pays du matin frais : brève histoire d’un cinéma tourmenté

Le dynamique cinéma coréen explose sur la scène internationale au milieu des années 90. Mais qu’en est-il réellement du parcours original d’un art ayant surmonté de redoutables épreuves ?

Au nord sévit la dictature communiste (en réalité celle-ci serait plutôt à considérer comme nationaliste), au sud les dictats capitalistes. Tout n’est peut-être pas si manichéen, mais force est de constater que l’industrie du septième art en ces terres contrastées ressemble à un parcours du combattant. On attribue souvent sa naissance à 1898 bien qu’officiellement, aucune œuvre datant de l’avant seconde guerre mondiale ne soit encore disponible. Mélodrames héroïques, films d’arts martiaux, fresques historiques ou softporns obscurs, le cinéma coréen rassemble au cours de son histoire à une suite de héros récurrents, ou à de pâles copies de succès occidentaux et chinois.

Ce constat acerbe est toutefois à contraster pour qui y regarde d’un peu plus près…

Aux visions de Born to kill ou Two men en 1996, on constate en effet l’influence de deux des fers de lance du cinéma asiatique : John Woo ou Ringo Lam. Mais ce manque évident de moyens et d’inspiration se fera petit à petit oublier au profit d’une génération émergente, une « nouvelle vague » de cinéastes talentueux et déterminés.

Reflet de sa propre histoire, l’évolution du septième art en Corée se divise, se confond, et ce, de l’occupation japonaise et sa censure, à la partition du pays suite à la guerre de 1953. Propagande et idéologie du Réalisme Socialiste sont donc les seules échappatoires d’un art qui, au nord, ne pourra jamais donner la pleine mesure de ses ressources.

Censure, morale confucianiste anti-communiste, dictature militaire au sud, l’état de fait de l’après-guerre ressemble à un beau gâchis…

Dans les années 70, la production se veut plus légère et anecdotique : comédies potaches, drames moralisateurs, films érotiques fauchés, ces longs métrages ne laisseront pas forcément un souvenir impérissable dans l’histoire cinématographique mondiale. Toutefois, quelques années plus tard, la libéralisation économique et le système de quotas feront émerger une nouvelle génération de cinéastes inspirés, et aujourd’hui reconnus.

Conflits ouvriers ou militaires, cette soif de liberté dont les habitants et artistes furent si longtemps privés commence à poindre et fort logiquement, fait place à un cinéma underground et expérimental aujourd’hui redevenu confidentiel.  En lieu et place des productions étatiques, panacée des festivals occidentaux, le polar commence doucement à faire parler de lui…

Tachons donc  à présent de nous recentrer sur le sous genre qui nous intéresse ici, et de comprendre ce qui justement, le définit comme unique.

Réaliste et désenchanté : le renouveau du thriller

Qu’il lutte face au label de qualité « made in HK », ou qu’il soit évoqué dans  les pages de Positif sans pour autant être différencié des pays limitrophes (voir le numéro 567), difficile pour le cinéma coréen de se démarquer de ses illustres voisins.

Réussissant toutefois le grand écart entre cinéma grand public et propos intelligent, le polar coréen va petit à petit réussir à démontrer qu’il n’est ni épileptique, ni décérébré.  Gingko Bed en 1996 mais surtout Shiri en 1999 vont ainsi prouver aux cinéphiles autant qu’aux pontes de studios, que la production locale peut être non seulement rentable mais aussi de qualité. Mais quelles sont justement les raisons de l’engouement actuel pour les dites productions ?

Aidée par les financements conséquents des conglomérats industriels (les « chaebol »), la production de polars fait désormais face à ses propres démons. Porté par une génération de cinéastes exilés, formés en Europe ou aux Etats-Unis, le polar coréen explose les conventions dans un style occidental, et s’ancre dans les traditions et la culture du pays.

Distance froide et réaliste face à une violence frontale, celui-ci s’inspire de l’approche néoréaliste italienne du milieu des années 70. L’observation judicieuse d’Im Kwon-taek sur l’humain est aujourd’hui remplacée par le désenchantement et le face à face avec les traumatismes passés.

Une séparation douloureuse bien sûr, souvent rabattue (on peut y voir un parallèle évident avec l’obsession des japonais sur le nucléaire), notamment avec le précité Shiri et l’excellent JSA du surdoué Park Chan-wook en 2000. Le non moins talentueux et provocateur Kim Ki-duk enfoncera le clou en 2002 avec The Coast guard.

Intenses, tragiques, les cicatrices ne semblent pas encore refermées et donnent lieu à de très beaux métrages. Ces rapports tourmentés avec l’ex-occupant japonais culminent ainsi  en 2002 avec 2009 Lost memories.

Pour autant, le polar coréen ne traite pas uniquement de cette douloureuse séparation. Non violent et nihiliste, Die bad de Ryoo Seung et Running 7 dogs en 2001 marquent ainsi durablement la rétine des spectateurs.  Ces cinéastes prennent ici le temps de poser leur intrigue (on reproche souvent aux polars coréens leur relative « lenteur »), dirigent des acteurs habités, et laissent exploser des fulgurances visuelles inouïes.

C’est alors que l’un d‘eux emmènera le genre vers son paroxysme : Park Chan-wook.

La trilogie de la vengeance : un cinéaste au sommet de son art.

Après deux films passés relativement inaperçus : Moon is the dream of the sun en 92, et The Trio en 97, JSA déjà évoqué mais surtout Sympathy for Mister Vengeance consacrent alors internationalement le génial metteur en scène.

Dans ce premier, le réalisateur évoque ce sempiternel affrontement entre soldats de chaque partie dans un no man’s land. Très bien interprété : Song Kang-ho en tête, et remarquablement écrit, le film divertit avec précision et intelligence.

Le cinéaste entre dans la cour des grands avec le premier volet de sa trilogie punitive. Bide retentissant et inexplicable au box-office, l’échec commercial du film dans ses propres contrées n’est en effet pas du tout le reflet de ses qualités intrinsèques.

Vols d’organes, enlèvements, ou explosion de rage sont ici magnifiés par une mise en scène éclatée assez inédite. Les « héros » de films policiers coréens ne sont pas invincibles, et ces portraits d’âmes en peine errant au milieu d’une psyché malade passionnent le public occidental, peu habitué à une telle profondeur.

A contrario d’un Bloody tie mou et déjà vu, le cinéaste joue avec la thématique du désespoir et laisse deviner derrière le vernis friable du cynisme, une dénonciation politique subtile, laissant le spectateur le souffle court. Un véritable coup de maitre.

Et ce n’était pourtant que le début…

29 septembre 2004 : date clef dans l’histoire des « claques cinématographiques », Old boy fut un véritable uppercut pour l’auteur de ces lignes. Sous la forme d’un parallèle évident avec l’histoire même du cinéma coréen, lui aussi « libéré sans raison apparente », le film et sa fureur se résume dans l’une des phrases du métrage : « Maintenant je suis dehors, j’ai envie de manger quelque chose de vivant ». Plan séquence de folie, interprétation ahurissante de Choi Min-sik qui réitèrera l’exploit avec J’ai rencontré le diable, et certains traits typiques du polar coréen comme l’extrémisme dans l’émotion et un final inoubliable achèveront un spectateur conscient d’avoir vu une sacrée bombe !

Esthétisme, direction d’acteurs irréprochable reviennent en force avec le film censé clôturer sa trilogie : Lady Vengeance. Mais le film est inégal et laisse le spectateur dubitatif. Ecriture bâclée, autoréférentiel, une pénitence inaboutie qui laisse un gout d’inachevé. Difficile tout de même de faire la fine bouche devant tel triptyque.

Les indispensables : de la géopolitique au film de gangsters !

Avant de refermer ce dossier, tachons d’effecteur un petit tour d’horizon des productions indispensables si vous souhaitez approfondir votre expertise sur le sujet.

On cite souvent les déjà évoqués JSA ou Shiri lorsqu’on traite des troubles découlant de la séparation du pays. Il ne faudrait pas oublier Double agent,  sorti en 2003. Film d’espionnage sans esbroufe peuplé de pièges et de stratagèmes, le film est parfois targué de poussif. Nous lui préfèrerons le qualificatif de réfléchi.

Une autre thématique chère aux cinéastes coréens flirte entre la désillusion et la désorientation. Toujours en mouvement, le polar coréen met le spectateur face à de sérieux dilemmes moraux et à une violence brute.

De ces descentes aux enfers récurrentes, nous citerons No mercy for the rude et son tueur muet adepte des fruits de mer et de la corrida (?!), ou Typhoon, thriller peinant parfois à se renouveler mais très efficace et bourré d’émotion.

Ainsi, avant de passer au chef d’œuvre de cette liste, deux titres semblent à l’évidence sortir du lot.

Tout d’abord The Chaser, qui, en 2008, met en lumière Na Hong-jin pour un premier film réussi. Incapacité policière et hiérarchique, les thématiques de cette enquête jurent avec le traitement habituel de la criminalité. Elle se dissout malheureusement dans un final décevant.

Enfin, trilogie obligatoire pour tous les amoureux du genre : Public enemy (dont les opus sortirent en 2002, 2005, et 2008) fait montre d’une certaine maestria dans l’écriture du personnage de Kang Cheol-jung, charismatique et évolutif tout au long des métrages.  Des films hargneux et jusqu’au-boutistes, indispensables, et injustement ignorés.

Impossible bien entendu de ne pas citer le mètre étalon du genre et l’un des joyaux de cette sélection : Memories of murder du très doué Bong Joon-ho sorti en 2003.

Happé par une enquête policière agaçante et haletante, le film laisse le spectateur devant l’un des finals les plus âpres et difficiles à avaler qu’il ait été donné de voir sur grand écran. Unanimement consacré, le film est sans doute l’un des plus beaux polars de ces dix dernières années.

Cette décrépitude inhérente au genre, devient d’ailleurs assez explicite dans ces paroles de Kim Jee-woon, lors du dernier festival de Deauville : « Aujourd’hui le cinéma est un bouclier contre mon envie de me suicider »… Joie et bonne humeur donc.

Lorsqu’on lui demande sa propre définition du polar, voilà ce que confie le réalisateur : « Pour moi, les genres sont liés aux différentes peurs. (…) Le polar traite de la peur de notre côté sombre. J’ai rencontré le diable existe en réaction aux films de vengeance qui, à mes yeux, ne vont pas au bout de leur propos, freinés par la morale. Ici, il n’y a aucun salut jusqu’à ce que le héros devienne lui-même un monstre ».Le polar coréen ou l’anti happy-end comme marque de fabrique.

Sur ces paroles pleines d’optimisme, passons au dernier sous-genre représentatif du cinéma policier coréen, le film de gangsters.

Alors que le scénariste et réalisateur : Alejandro Jodorowsky, voyait dans No mercy une relecture supérieure à Old boy lors de la dernière édition de l’Etrange Festival (le film est un honnête thriller mais malgré un final jouissif n’arrive pas à la cheville du chef d’œuvre précité), certains métrages méritent eux toute notre attention.

Man from nowhere, grand prix du dernier Festival du film policier de Beaune, est l’un d’entre eux. 6 millions d’entrées en Corée, final époustouflant, voilà un film de gangsters injustement méconn

Wild card en 2003 et son constat lucide sur la vie des policiers : ennuyeuse et procédurière, A Dirty carnival en 2008 et sa violence crue exacerbée, ou The Show must go on l’année précédente, sont donc les fers de lance d’un cinéma réaliste et sans concessions.

Dans ce dernier, l’aspect romantico-glamour des malfrats est donc totalement annihilé pour une humanisation confondante de précision et d’empathie.

Enfin, A bittersweet life, du réalisateur de Deux sœurs, bien qu’il manque parfois d’un peu de finesse, possède un vrai sens du spectacle, un ton décalé bienvenu, et une photo de toute beauté.

Autres exemples : The President’s last bang, thriller politique hermétique, bien trop obscur pour des spectateurs indifférents malgré une mise en scène virtuose. La 6ème victime de Jang Yun-hyeon, lorgnant du côté de Seven, mais dont la tension psychologique trop inégale ne dépasse pas le statut d’honnête série B. Return de Lee Kyuman en 2007… Nombreuses sont les œuvres à rechercher le prestige de Memories of murder ou Old boy. Mais pour l’un de ceux-ci, combien de 7 days, de Rough cut, de Voice of a murderer, ou de Beautiful sunday ? Certains d’entre eux sont honnêtes et méritent parfois le coup d’œil. Mais une production si prolixe est forcément sujette à certains ratés…

Malgré des débuts que l’on considère comme plagiant les voisins asiatiques ou les blockbusters américains, le polar coréen est parvenu, grâce à une nouvelle génération de cinéastes inspirés, à hisser son niveau d’exigence pour laisser derrière lui de maladroites séries B. Avec les futures sorties de J’ai rencontré le diable et The Murderer, seconde réalisation du metteur en scène de The Chaser, nul doute que la brutalité et l’explosivité de cette nation meurtrie et toujours convalescente risque de refaire parler d’elle en termes plus qu’élogieux.

De grands films pour un grand pays de cinéma, tout simplement.

Bonus : Le cinéma Coréen en quelques dates

1903 : Première projection d’un film en Corée
1905 : L’occupation
1910 : La Corée est annexée par le Japon
1923 : Premier film muet
1935 : Premier film sonorisé
1937 : Le Japon envahit la Chine, le cinéma coréen devient un outil de propagande
1945 : Le Japon se soumet aux forces Alliées, la Corée est divisée en deux
1949 : Premier film en couleurs
1950 : La guerre de Corée débute
1953 : Fin de la guerre, la Corée reste divisée en deux
: Début du premier « âge d’or »du cinéma
1962 : Reprise en main par les militaires
1988 : Les studios hollywoodiens peuvent distribuer leurs films en Corée du sud.
: Pour protéger les films Coréens, de sévères quotas sont établis.
: La censure militaire est progressivement réduite.
1993 : Premier président civil élu démocratiquement en Corée du sud

Bibliographie utilsée pour la rédaction du dossier :

Hors-Série Mad Movies numéro 3 : Cinémas d’Asie

Si vous voulez en savoir plus, plongez-vous également dans les écrits d’Antoine Coppola : spécialiste français du cinéma coréen.

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