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Mais pourquoi le cinéma fantastique espagnol est-il si effrayant ?

Alors que la production fantastique ibérique explose depuis plus d’une décennie, et pour la sortie prochaine du film de Gonzalo Lopez-Gallego : Appollo 18, l’heure est à l’analyse, forcément non exhaustive, des caractéristiques faisant de l’épouvante espagnole l’un des fers de lance du cinéma de genre mondial.

Cicatrices et transgression

Nulle question ici de conter l’historique parcours du cinéma fantastique espagnol, du Chien Andalou à Jésus Franco. Nous tacherons toutefois de comprendre pourquoi celui-ci est aujourd’hui gage de qualité et d’examiner son accession vers les cimes du septième art. L’une des premières explications est un douloureux passif. Alors que les japonais métaphorise leur traumatisme du nucléaire dans le personnage de Godzilla, nos amis espagnols, quatrième producteur mondial de longs métrages, exorcisent leurs démons à travers peurs enfantines et personnification de l’indicible. Eu égard à une censure franquiste n’acceptant l’épouvante que si celle–ci était tournée en dehors des frontières et n’égratignait pas le régime, la production sous-évaluée de l’époque dut attendre la fin des années 60 pour y laisser exploser une créativité teintée de rage.

Désormais, l’industrie se fera figurative et inspirée.

À l’image de Jess Franco autrefois odieux copieur des firmes Hammer et Universal et persona non grata dans sa propre patrie, celui-ci deviendra pionnier dans les manifestations non feintes de la terreur. Il sera, par exemple, le premier à illustrer sans détours les canines proéminentes d’un Dracula s’abreuvant du sang de ses victimes. Le cinéma de genre espagnol se voulait plagiat, il est désormais l’irrévérence même. Mais alors que ce dernier tombera dans un excès de psychédélisme et d’onirisme, le nouveau venu Narciso Ibáñez Serrador démontre, sous les oripeaux de l’inconcevable, l’étendue des dégâts que ce régime dictatorial a provoqué. Âpre, citant ouvertement Les Oiseaux d’Hitchcock, le réalisateur signe avec La Résidence mais surtout ¿Quién puede matar a un niño? un film d’une puissance évocatrice dévastatrice. Un traitement du parricide à son paroxysme qui influencera toute une génération de cinéastes, notamment avec le récent Esther. Voilà donc l’une des qualités premières de l’épouvante espagnole : une véhémence non feinte  à l’égard de la bourgeoisie franquiste, des valeurs matriarcales, et d’un conservatisme religieux omniprésent. Héritiers de l’esprit surréaliste, cette « nouvelle vague » fait valser les conventions et, par des récits iconoclastes et outranciers, crache une odeur de soufre sur la production mondiale. De cet âge d’or d’un cinéma petit à petit revalorisé (notamment face à une industrialisation tardive), que reste –t’il aujourd’hui? Alors que l’Europe, dans sa littérature également, exprime ses peurs face à la machine, au progrès industriel ou à la perte d’identité, l’Espagne elle ne commence qu’à peine une remise en question salvatrice. En effet, sans libre cours aux croyances et aux superstitions, point de terreau fertile pour l’éclosion d’un cinéma transgressif. Voilà donc la seconde spécificité du cinéma fantastique ibérique. Faire de la transcendance divine et chrétienne, un dépassement artistique et créatif effrayant. De cette transition démocratique féconde, il résultera par exemple : Cannibal man d’Eloy de la Iglesia et une satire sociale désenchantée, ou L’Esprit de ruche et un  processus d’identification  désormais inhérent au pays. Comme un passage de témoin, le film exprime l’un des points forts du cinéma horrifique espagnol : l’identification. L’enfant s’amuse à  se faire peur mais les images continuent de hanter…  Autrefois redéfinition du vice et de la vertu, le septième art espagnol laisse désormais exploser son pessimisme.

La nouvelle garde 

Nous évoquions précédemment le concept désormais usité que  le cinéma fantastique espagnol n’est pas forcément un art de l’évasion ou de l’abandon de soi mais peut aussi traduire un difficile rapport au passé. La génération suivante sera celle des préoccupations contemporaines métaphorisés. Une peur conceptualisé, radicalisé. Aujourd’hui, L’Orphelinat de Juan Antonio Bayona ou Les Autres d’Alejandro Amenabar, ne se travestissent plus sous les masques du vampire ou de Frankenstein pour dénoncer les dérèglements sociétales. L’un promettait l’alternative d’immoralité, l’autre le futur scientifique. Pour instaurer la peur, les cinéastes reviennent aux peurs primitives et enfantines. Amenabar confie qu’il a toujours gardé un doute sur « ce que l’on ne peut pas voir ». Les réalisateurs espagnols contemporains convient donc cette crainte primitive de l’inconnu et du manque de lumière (il suffit  de contempler de très beau Darkness de Jaume Balaguero) et personnifient leur envie de « pousser cette porte vers l’au-delà » sous les traits d’apparitions fantomatiques. Le sublime Les Autres, L’Orphelinat (encore les thématiques de la mort, de l’enfance…) ne sont donc que des pathologies créatives, des manifestations plus ou moins assumées d’une immense difficulté à accepter la mort. Voilà donc une raison simple de l’universalité du succès du cinéma d’épouvante espagnol actuel : la même finitude de l’homme, des craintes universelles, des doutes religieux.

Mais au-delà de certains poncifs inhérents à ce type de métrage (apparition fantomatique surprise, chat sous le lit, ou faciès émacié face à un miroir vieillissant…), la vague fantastique contemporaine se veut bien plus subtile que ces quelques artifices.

Un concept simple pour effrayer

L’un des derniers motifs explicitant le sentiment d’effroi face à la production espagnole actuelle est ce concept simple (mais efficace) de la perte de repères. Déséquilibre du réel, le fantastique est comme une intrusion souvent épisodique dans nos univers. Mais là où se situent le génie ibérique et des films comme Abandonnée du prodige Nacho Cerda ou Fragile de Jaume Balaguero, c’est dans ce leitmotiv compliquant énormément notre appréhension du réel. Subtile alliance de poésie et de déviance, cet univers parallèle s’épanouissant peu à peu avec ses lois, ses formes, ses démons, se veut de plus en plus palpable et trouve écho en autant de consciences qu’il n’existe de spectateurs. Un univers fantasmé d’autant plus effrayant lorsque subit par des interprètes semblables à n’importe quels quidams. Pour la promotion d’Abandonnée, Nacho Cerda expliquait : « Ce qui caractérise mon cinéma, c’est cette possibilité qu’ont les spectateurs de pouvoir s’identifier aux personnages, qui ont ici un vrai passé de quadragénaire, et à leur confrontation avec la mort. Cette empathie rend le film effrayant, d‘autant que mon approche du sujet est volontairement froide et distante. C’est un film que j’aime décrire comme un virus qui s’insinue en nous sans se développer. Je connais des gens qui, sans être choqués ou déçus, ont été un peu déconcertés, mais à chaque fois le film est revenu les hanter dans les semaines qui ont suivi. « 

Les mètres étalons

Oscillations subtiles entre perte de raison ou apparition fantomatique, difformité inquiétante ou handicap, ces prises de conscience ou ces remises en question se font enfin les ultimes fondements grâce auxquelles le cinéma fantastique espagnol rayonne à travers le monde. Qui n’a jamais eu l’impression d’être suivi, de sentir une présence, de voir,  ou d’entendre des choses que vous seuls ressentiez ? Des artifices d’une simplicité tellement confondante qu’ils n’en deviennent géniaux. Pour la sortie de L’Orphelinat, Juan Antonio  Bayona confiait : « Le cinéma fantastique est une affaire de transgression. Il est censé nous emmener là où nous avons peur d’aller, il cherche à nous révéler des aspects de nous-mêmes que nous trouvons dérangeants. La difformité, le handicap et la maladie menacent notre stabilité. Il faut briser cet équilibre et le renverser. Et là, on a VRAIMENT peur. Qu’est ce qui est pire, la réalité ou le monde imaginé ». Le propos est juste et trouvera écho dans le très dérangeant Aftermath de Nacho Cerda. Coincé entre la vie et la mort, réel et imaginaire et peuplé de personnages étranges et inquiétants, le film est ce qui se fait de « pire » en matière d’ambiance glauque et malsaine. Pan d’une trilogie très éprouvante, cet autre visage de l’horreur, réservé à un public averti, offre une facette  plus âpre de la production espagnole. Un anti Saw en somme, qui sans esbroufe, vous glace le sang. Impossible enfin de ne citer le modèle en la matière, le cousin mexicain Guillermo del Toro. Improbable mélange d’univers contrasté, le metteur en scène se devait de figurer dans ces lignes.

Guerre civile espagnole et fantôme pour L’Echine du diable, fascisme et conte de fée pour Le Labyrinthe de Pan, voilà comment le maitre distille l’effroi. Un mélange de peurs fantasmées et de blessures existentielles.  La structure narrative refuse ainsi la linéarité, favorise l’imprévu, et, allié à une sonorité agressive,  maltraite la temporalité.

Un seul mot d’ordre : sobriété

La dernière raison qui semble faire du cinéma fantastique espagnol le plus effrayant de nos jours semble donc être sa simplicité. Cette proximité et cette empathie forcément immédiate convoque en effet des réactions d’un naturel édifiant. Nul besoin de monstre de foire, la peur palpable, la vraie, c’est justement celle que vous ne voyez pas.

Juan Antonio Bayona semble être d’accord avec cette prise de position : « A Hollywood, la direction artistique est devenue aussi importante que les stars. Les «executives» usent et abusent des effets spéciaux, du son et de la musique pour hypnotiser le public. C’est leur façon de cacher le manque de bons scripts. Ce n’est pas la faute du public. Des films récents comme Sixième Sens, Blair Witch Project ou Les Autres ont prouvé leur potentiel commercial sans en rajouter sur les effets spéciaux. » Ouvre les yeux et Vanilla Sky, Rec ou En Quarantaine, nos amis yankees ne semblent donc pas prêts de s’arrêter de puiser dans le vivier incomparable des productions espagnoles, le second niveau de lecture en moins.

Alors, tandis que Paco Plaza nous gratifie d’un huis clos portant au firmament la notion de tension, entremêlant avec doigté possession démoniaque et expérimentation médicale (peurs ancestrales contre craintes futuristes …), nos voisins d’outre-Atlantique, à l’image d’Oren Peli et  son ignoble Paranormal activity, ne semblent pas saisir le second degré. Une pellicule pointant du doigt les dérives médiatiques sous le vernis friable des métaphores sous-jacentes de l’enfermement, ne souffrent en effet pas la comparaison avec son peu inspiré voisin américain… Voilà pourquoi Rec est effrayant, et Paranorml activity assommant : l’importance du propos. Ainsi, en réaction aux insupportables et illisibles « torture-porns », comme les franchises Saw ou Hostel, des monstres sacrés comme Brian Yuzna ou Stuart Gordon (Réanimator) fonderont en 2002 leur label Fantastic Factory à Barcelone. Les films sont dorénavant coproduits, et donc visibles à l’international. Le cinéma de la Movida n’est plus et ce monde scindé entre échec et déception, n’est que le reflet de préoccupations inhérentes à cette nouvelle génération. Mêlant habilement satire sociale et politique autant qu’imaginaire enfantin habité de fêlures, le cinéma fantastique espagnol reste donc influencé par cette douloureuse histoire. Il parvient désormais, grâce à une subtile alliance de poésie et de déviance, à atteindre une incontestable spécificité.

Tantôt synthèse élégante des films de maisons hantées, tantôt  vomissure putride des cicatrices d’un passé toujours cictrisant, la transcendance cinéphilique se fait  aujourd’hui par le hors champ. Une poésie esthétisante, éprouvante autant que jouissive, faisant définitivement du cinéma fantastique ibérique le digne héritier d’un classicisme hitchcockien devenu cauchemar pelliculé.

Si vous souhaitez aller plus loin…

Bibliographie :

Le fantastique dans le cinéma espagnol contemporain de Marie-Soledad Rodriguez

Courts, moyens et longs métrages :

Spanish movie de Javier Ruiz Caldera (parodie)
Viva la muerte ! Autopsie du cinéma fantastique espagnol d’Yves Montmayeur (documentaire)
Cronocrimenes de Gonzalo Lopez-Gallego
Les Enfants d’Abraham de Paco Plaza
Un Chien Andalou de Luis Buñuel
Cannibal man d’Eloy de la Iglesia
L’Esprit de la ruche de Victor Erice
L’Horrible docteur Orlof de Jess Franco
Historias para no dormir (anthologie-hommage sous la forme de six moyens métrages)
La Semana del Asesino d’Eloy de la Iglesia
Le Jour de la bête d’Alex de la Iglesia

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