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Table ronde avec Francis Ford Coppola

A l’occasion de la sortie de Twixt, nouvel opus de Francis Ford Coppola, la rédaction de Cinevibe a reçu l’insigne honneur de s’entretenir durant près d’une heure avec le génie du septième art lors d’une table ronde. Récit non exhaustif d’une rencontre inoubliable avec un gentleman à l’humilité confondante.

Un salut aucunement emprunté est adressé à Laurence Granec, Karine Ménard et la délicate Laura Degiorgi. Merci à elles.

Y-a-t ‘il un lien entre le mot Twist et le titre de votre film et pouvez vous nous l’expliquer ?

Le titre original était Twixt Now and Sunrise. C’est du vieil anglais qui évolua au fil du temps en betwixt puis between. J’ai lu ça dans une nouvelle de Nathaniel Hawthorne et j’ai trouvé cela très beau. C’est exactement là ou se situe le film. Un monde « entre deux ». Entre le bien et le mal, le rêve et la réalité. (…) Le titre original était trop long et lorsqu’un titre de film est surprenant (comme Apocalypse now), cela lui donne une certaine énergie. Voilà pourquoi j’ai souhaité le raccourcir mais sans rapport avec un twist non.

En voyant le film, on se dit que vous vous êtes bien amusé. Il y a beaucoup de clins d’œil à d’autres réalisateurs comme Tim Burton ou David Lynch et un second degré assumé. Vous prenez toujours autant de plaisir à réaliser ?

Encore plus aujourd’hui oui car j’ai moins de pression.

Quand on finance soi-même son film et qu’on met son propre argent en jeu, il n’y a personne pour vous rendre fou, personne qui envoie son consultant sur le plateau On est plus libre tout simplement. Lorsque le budget est réduit, les idées peuvent s’épanouir. C’est ce que je crois.

Quand un film coûte énormément, il n’a pas le droit à l’échec, mais il ne peut pas non plus s’agir d’un véritable succès, car ce besoin de ne pas se planter est une limite en soi. Aujourd’hui, tous les films se ressemblent, appliquant une même recette leur garantissant un revenu minimum. Mais vous avez beau avoir un acteur merveilleux comme Leonardo Di Caprio à l’affiche, cela ne vous garantit pas le succès, tout au plus la curiosité des spectateurs. Il vaut mieux s’assurer que le film ne coûte pas grand-chose. Comme ça si on perd, on ne perd pas trop

Vous avez déclaré vous être inspiré de vos propres rêves pour l’esthétique du film. Avez vous illustré celles-ci de façon exacte ?

Ce fut très curieux. J’étais en Turquie à la recherche d’un lieu intéressant et après quelques verres de raki, un alcool local, j’ai fais un rêve saisissant. Ça s’est passé exactement comme dans le film. Ensuite peut-être y avait –il certaines différences avec Twixt mais ce qui importe c’est l’impression qui en résulte. (…)

Réveillé par la prière de cinq heures du matin, je ne pu retrouver mon rêve et y connaître la fin. J’ai donc décidé de tourner chez moi, en Californie, au milieu des forêts  et de ces petites villes étranges où vivent des gens étranges. D’ailleurs cet endroit où le sheriff vend des cabanes à oiseaux existe réellement, je ne l’ai pas inventé. (…) Dans le film, on suit un Val Kilmer assez pathétique. C’est un peu comme ça que je me perçois parfois.

Ma carrière à débuté quand j’avais une vingtaine d’années, et depuis elle n’a fait que décliner. J’ai connu de plus en plus d’ennuis. Apocalypse now c’était n’importe quoi, on a explosé le budget, c’était horrible. Depuis cet énorme succès qu’a été Le Parrain, j’ai toujours eu l’impression d’être un has-been. Aujourd’hui on me demande « pourquoi les films que vous réalisez aujourd’hui ne sont pas aussi bons que ceux d’autrefois ? », ce à quoi je réponds « mais ceux d’avant, personne ne les trouvait bons non plus ». Peut-être que mes films ont besoin de vieillir, peut-être que si vous revoyez mes films d’aujourd’hui d’ici vingt ans vous les aimerez, c’est comme ça.

Twixt est un film de vampires. La comparaison avec Dracula semble inévitable. Comment expliquez-vous ce grand écart formel et sémantique.

Dracula est vraiment différent. A l’époque quand on m’a proposé cette commande, j’étais vraiment un réalisateur hollywoodien et le projet me plaisait. M’atteler à l’œuvre de Bram Stoker, utiliser des effets spéciaux à la Méliès… Mais les films n’ont rien à voir l’un avec l’autre si ce n’est mon amour pour les romans gothiques américains. Bram Stoker, Mary Shelley, Hawthorne, Robert Louis Stevenson, Edgar Allan Poe… J’ai toujours aimé la littérature fantastique.

Un mot à propos de votre rapport à Hollywood. Cela fait une dizaine d’année que vous travaillez en dehors du système. Etre vous prêt à collaborer avec eux de nouveau pour un gros budget ?

Hollywood, je ne sais pas ce que cela signifie. Même en mettant son propre argent en jeu on ne peut pas gérer la distribution. On peut toujours travailler avec ses propres caméras mais la distribution c’est une autre histoire. Il faudrait presque faire comme George Lucas : engager la 20th Century Fox, leur donner plein d’argent et leur demander de bien vouloir distribuer son propre film. (…) Je ne pourrais plus aujourd’hui réaliser un film qui aurait ne serait-ce que la moitié de l’impact du Parrain à l’époque. J’ai voulu pour un temps redevenir un simple étudiant en cinéma, et travailler sans tout ça, sans les acteurs incontournables du moment, ou le chef opérateur que tout le monde s’arrache.

M’éloigner d’Hollywood pour un temps m’a permis de ne pas réaliser le même film encore et encore et passer à côté de quelque chose de nouveau. Réaliser ces trois films fut une sorte de nouveau départ mais il est vrai que mon nouveau projet nécessitera plus de moyens. C’est un film en costume des années 20/30 et couvrant plusieurs périodes historiques. J’ai besoin de voitures, de costumes et c’est différent de réaliser un film à 7 millions de dollars et un à 80. Je ne sais même pas si j’y arriver car, mis à part pour un film de gangster, je ne connais personne aujourd’hui qui me prêterait une telle somme.

Quid de votre collaboration avec Val Kilmer. C’était autrefois une grande star, que l’on a pu voir dans The Doors ou Heat, mais aujourd’hui il a l’air plus proche du personnage d’écrivain alcoolique qu’il incarne dans Twixt

De nombreux acteurs ont plus ou moins dévié du « droit chemin »… On ne peut leur faire confiance, ils s’engueulent avec le réalisateur etc.  John Travolta était de ceux là. Moi je n’avais pas un budget illimité et j’avais besoin d’un acteur acceptant un salaire réduit. Val n’était pas de ces acteurs qui descendent de l’avion et restent 4 ou 5 jours. J’admirais Val. Il n’est pas alcoolique et a été parfait. Peut-être par le passé… Il est intelligent, drôle et excentrique. J’espère que le public se rappellera qu’il est très bon acteur.

On peut déceler certaines influences dans Twixt et notamment celle de Twin Peaks. David Lynch était un clin d’œil conscient ?

Pas du tout. Bien que j’admire David Lynch et notamment Eraserhead ou Elephan man, je n’ai jamais rien vu de Twin Peaks mais je sais que je devrai… La ville où se déroule mon film existe réellement, c’est même tout près de chez moi.  Les gens ont beaucoup critiqué Twixt eu égard à sa ressemblance avec Twin Peaks mais en réalité, je n’en sais rien.

Autre influence explicite cette fois : Edgar Allan Poe, l’écrivain favori de Tim Burton.

Ce n’est pas forcément mon écrivain préféré. Mais depuis quelques années je lis de plus en plus. Un de mes rituels est de ne jamais me coucher sans un livre. Toutefois, je ne consulte rien lié de près ou de loin à mon travail du moment. Cela demeure ainsi comme un plaisir, des vacances. 

Il y a un an et demi j’ai décidé je relire toutes les nouvelles d’Edgar Allan Poe. J’ai connu Roger Corman au moment où il réalisait La Chute de la maison Usher, c’est un genre littéraire que j’affectionne particulièrement et j’espérais pouvoir y trouver une histoire qui m’inspire. Je me suis également intéressé à sa biographie que j’ai trouvé poignante. Malgré la perte de ses parents et une relation conflictuelle avec son beau père, il reçut une très bonne éducation et parlais plusieurs langues. Pauvre, il a ensuite perdu sa compagne qui était sa propre cousine. On peut dès lors déceler dans ses écrits les traces de cette tragédie.

Lorsque l’équipe fut réunie il me restait peu de temps pour achever le long métrage et je n’imaginais pas un dénouement aussi personnel. Mais au final on a tous beaucoup ri car c’est très agréable de tourner chez soi. Une seule exigence, ne pas tourner la nuit car je suis trop vieux pour ça. Toutes ces scènes excepté une sont donc réalisées en nuit américaine d’où cette lumière bleutée et rouge incandescente.

Votre collaboration passée avec Roger Corman vous a t’elle été utile pour cette œuvre a petit budget ?

C’était un expert du petit budget ! Et en tant qu’assistant, j’en suis devenu un moi-même. On a arrondi les angles pour donner l’effet d’un film plus couteux.  Et au final, on subi beaucoup moins de pression. Imaginez déjà que pour un film à 2 millions de dollars, on dort très mal en subissant les mauvaises critiques. Imaginez ce que c’est pour un film à 200 millions ! Pensez au pauvre homme qui a réalisé John Carter ! Tout le monde déteste son travail. Il doit se sentir si seul…

Un dernier mot sur votre ami George Lucas et sa décision de ressortir Star Wars en 3D ?

Quelle mauvaise idée ! Il devrait tourner la page Star Wars une fois pour toute. Il a suffisamment d’argent maintenant ! Il devrait se mettre à des films plus personnels. De toute façon, il fait toujours comme moi. C’est comme mon petit frère. Il a beaucoup plus de talent que les gens l’imaginent et nous avons beaucoup d’influence l’un sur l’autre.

Propos recueillis par Jonathan Deladerrière le 15 mars 2012.

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