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Interview de Run: créateur de Mutafukaz

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Croisé lors du PIFFF 2015 comme juré dans la compétition courts-métrages, Guillaume Renard alias Run, à accepter de répondre aux questions de Frenetic Arts. Alors que le film Mutafukaz prévu en 2017 permet tous les fantasmes, rencontre avec un créateur unique, bourré de talent et transpirant l’humilité.

FA: Salut Run. Tu es le scénariste et dessinateur de la BD Mutafukaz. Peux-tu nous présenter rapidement ton parcours.

J’ai un diplôme national d’arts plastiques et d’arts & techniques qui date du siècle dernier (oui, 1996:). Puis j’ai été directeur artistique chez Teamchman, qui à l’époque était précurseur du contenu internet en France et dans le monde. Nous faisions un petit jeu en ligne, qui s’appelait Banja, et qui avait une communauté plutôt active. Je suis arrivé chez Ankama quand la maison d’édition n’existait pas encore, en 2006. En 2008, je crée le Label619 dont je suis actuellement le directeur de collection. Parallèlement à ça, je suis auteur comme tu l’as précisé. De Mutafukaz, mais aussi sur DoggyBags, une série d’anthologie basée sur l’exploitation, que j’ai créée et développée au sein du Label.

FA: Qu’est ce qui te plaît particulièrement dans ce médium. Donner vie à ton imagination et à ton expression ? Le Champ des possibles?

Ce qui est génial dans la bande dessinée, c’est le crédit illimité. On peut tout imaginer, et le dessiner. Ça ne nécessite aucun coût supplémentaire de faire un récit sur une autre planète ou une autre époque. Et puis je suis attaché à cet art séquentiel autant qu’au support du livre. C’est d’ailleurs pourquoi j’essaie de jouer avec le lecteur au travers d’une fabrication particulière, qui peut aller d’un changement de papier à une cinquième couleur… Ce genre d’option totalement impossible avec le numérique.

FA: Et comment t’es-tu retrouvé juré courts métrages au PIFFF? J’imagine que tu as déjà été juré dans différents festivals de BD. Est-ce que c’est la première fois que tu œuvre pour le cinéma et si oui, y a-t-il quelque chose de particulier au PIFFF qui t’a fait accepter ?

On ne m’a jamais invité à participer à un jury de BD. J’ai toujours eu la sensation qu’on était (le Label619) un peu boudés par le milieu pro de la BD franco-belge traditionnelle (même si les lignes commencent à bouger). J’ai été surpris de recevoir le prix coup de cœur du festival Quai des Bulles cette année pour mon travail, qui est une belle reconnaissance ). Être approché pour être jury au PIFFF m’a énormément touché. J’aime beaucoup le cinéma, et le ciné de genre en particulier. Donc je n’ai pas hésité une seconde, et je pense que la démarche du PIFFF était d’ouvrir son jury à des professionnels d’autres milieux que celui du cinéma. Sur les 4 jury, un venait de la musique (Seth Guecko), et moi je venais de la BD. Je ne me suis donc pas senti illégitime, d’autant plus qu’il y a énormément de points communs entre BD et Ciné. Avant de tourner un film, le storyboard est une étape préparatoire essentielle. Le storyboard n’est il pas une forme de BD ? C’est Fausto qui m’a contacté, après que Céline Tran (avec qui j’ai bossé sur DoggyBags / Heartbreaker ) lui ait parlé de mon travail. C’est un honneur pour moi, qui, très jeune, dessinait des couverture de Mad Movies pour le plaisir !

FA: Tu as une affection particulière pour ce format ?

J’aime beaucoup les formats courts. J’ai d’ailleurs toujours préféré les nouvelles aux romans, dans le genre littéraire. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai créé Doggybags. Une histoire courte permet de développer une idée forte, rapidement, et sans digression. J’aime ça en tant que lecteur, comme en tant qu’auteur. Il faut faire simple, et efficace.

FA: Tu as un style très référencé. Bourré de clins d’œil au cinéma des 70’s-80’s américain, le hip-hop,la street-culture. Entre la Blaxploitation, la Lucha Libre et le Gangsta Rap! Est ce que tu revendiques particulièrement ces influences?

Je ne les revendiques par particulièrement. Elles font partie de moi, constituent mon ADN. A vrai dire, je n’y réfléchis pas vraiment. Elles sont en moi, et je puise à l’intérieur de moi-même. Je continue d’apprendre tous les jours, de découvrir des choses sur un sujet que je pensais connaître par cœur, donc ça rend modeste, par la force des choses. J’ai toujours pensé que les idées flottaient dans l’air comme des particules d’oxygène en suspension. Il suffit de tendre le bras pour les attraper en vol, et s’en nourrir.

FA: J’ai lu il y a quelques années les tomes 1 à 4 de Mutafukaz et je me dis que quand tu rêvais de Brooklyn, tu devais griller des neurones en grandissant, comme moi, dans le 59! D’ailleurs ou vis-tu aujourd’hui, aux États-Unis ?

Pour un gamin qui a grandit dans les années 80, l’Amérique était un mythe lointain, une image d’Épinal qu’on punaisait au mur, comme un beau poster de la skyline nocturne de New York. Alors je n’en rêvait pas à proprement parler, je ne pensais même pas pouvoir un jour y mettre les pieds. J’ai grandit dans le nord de la France, et j’ai eu une enfance plutôt classique, ni heureuse ni malheureuse, comme tous les gamins de la cité avec lesquels je jouais. Je n’ai jamais rêvé d’être ailleurs, à l’époque. J’étais là, et ça me suffisait. Il y avait une base aérienne tout près de chez moi, alors le soir avec un pote, on regardait les avions passer dans le ciel étoilé, et on spéculait sur une possible vie extraterrestre… En vieillissant, j’assume volontiers que je me vois bien vivre aux US. J’aime bien ce pays. Les grands espaces, le mode de vie. Je trouve que les gens sont globalement plutôt cools et positifs. Si j’étais un peu plus égoïste, sans doute que j’aurais déjà fait mes valises. Je ne renonce pas pour autant à y aller définitivement, un jour futur, mais pour le moment, c’est ici que je suis sensé être. Alors je m’octroie des voyages réguliers, ça m’aide à entretenir cette envie, et à me donner de l’inspiration.

FA: La BD connaît un beau succès. Ankama développe des goodies, des toys et surtout un long métrage d’animation! Tu peux nous raconter comment le projet est devenu réalité et ton implication au quotidien? J’imagine que tu ne dessine pas les 24 celluloïds/seconde tout seul.

Ankama n’a pas encore développé de toys à ce jour. Les Qee Mutafukaz sont une initiative personnelle directement négociée avec Toy2R, en 2007. J’aimerai bien sûr pouvoir faire une gamme de tous Mutafukaz, d’autant plus que j’ai les droits pour le faire. Mais en France, ça me paraît compliqué.

Concernant le film, oui, c’est effectivement un gros investissement et un enjeu important pour Ankama qui a choisit de me faire confiance pour un long métrage. J’y suis totalement impliqué, dans le sens que ce film n’aurait jamais pu exister si ça n’avait pas été le cas. Par contre, tu as raison, ce n’est pas moi qui tombe les 24 i/s, et fort heureusement pour le film ! Pour ça, nous sommes rentrés en cotant avec le studio 4°C, qui a fait un travail absolument incroyable. Mon rôle là dedans, c’était d’écrire l’histoire, de donner des intentions de mise en scène au co-réalisateur Shojiro Nishimi (dont c’est le métier), et de checker chaque décor – personnage – animation ou étapes clé de la production. C’est aussi passé par une grosse période de travail préparatoire, il fallait que le staff japonais comprenne l’essence d’une ville comme Dark Meat City au travers de son modèle réel qu’est Los Angeles. Et ça n’a pas été toujours facile, parce que LA et ses gangs étaient bien loin des références de bases du staff. Mais tout s’est merveilleusement bien passé, et j’ai eu la chance de travailler avec des personnes aussi talentueuses que Shojiro Nishimi ou Shinji Kimura. Actuellement, nous sommes à l’étape de post-production, et là c’est moi qui prend la main à 100% pour le sound design et la musique.

FA: Revenons maintenant au festival. Dans la BD généralement et particulièrement dans tes œuvres, le style est très cinématographique. Plan rapprochés, cuts, saccades, ruptures graphiques… Tu vas devoir juger le travail d’autres réalisateurs. Tu es conscient que tu vas devoir composer avec d’autres jurés et que ce sera ton tour dans quelques mois?

Oui, bien sûr. mais même si je vais garder mon œil de professionnel ouvert, je vais aussi me placer comme un spectateur normal. Pour moi un bon film n’est pas forcément un film irréprochable au niveau technique. C’est avant tout un partage d’émotion. Donc si le projet m’envoie de l’émotion quelque qu’elle soit: une joie, une tristesse, une peur ou une réflexion sur le monde… C’est déjà un excellent point. La technique n’est qu’un outil. La priorité est le partage et l’émotion.

FA: Pour terminer, en ces temps dramatiques où la jeunesse a besoin de repères et de solidarité, aurais-tu un mot à adresser à la jeune génération. Un conseil à ceux qui souhaiterait se lancer dans la création, qu’elle soit graphique ou pas.

Je ne suis pas forcément très légitime pour donner des conseils à la nouvelle génération. Avec la maitrise d’internet et des réseaux sociaux, je pense que ce serait à eux de me donner quelques conseils pour ne pas commencer à être perçu comme un vieux con 🙂 Je dirais simplement: trouvez votre voie, gardez votre esprit critique aiguisé, et soyez généreux dans tout ce que vous entreprenez de faire.

Un grand merci à Guillaume Renard pour ses confidences et sa gentillesse ainsi qu’à Blanche Aurore Duault, attachée de presse du PIFFF et créatrice de Miam pour sa persévérance.

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